
Portrait de Clémentine Casajeus dit Crillon (détail), 45è exposition de la Société des amis des arts de Seine-et-Oise au Château de Versailles, 1898, peinture à l’huile (n° 90), et salon de l’UFPS, 1898. Photographie Fonds Atelier Mathilde Delattre. Oeuvre reproduite dans l’Œuvre d’art.
Il s’agit de la mère de l’artiste. En 1948 Mathilde Delattre déplore la perte de cette grande toile qui s’est détériorée chez l’encadreur où elle l’avait remisée, et dont elle n’a plus que cette « mauvaise photographie ». On peut cependant explorer le tableau grâce à la critique de l’époque:
« un très important portrait de dame, mais qui, malgré le caractère du milieu et un semblant d’action, n’est bien qu’un portrait, celui d’une femme jeune encore, de visage imposant avec ses bandeaux de cheveux noirs, vêtue aussi de solennel velours noir, alors que très tranquillement assise auprès d’un guéridon, au milieu de pivoines et de chrysanthèmes, elle déguste lentement une tasse de thé, contraste amusant entre la majesté de l’attitude et la familiarité de l’action que souligne plus encore le bel éclat de la facture »
NEEL, Journal des artistes, 20/03/1898
Clémentine est assise dans une pose élégante, le fond sombre oriente immédiatement le regard vers elle. La composition est typique du portrait mondain de la fin du XIXe siècle : pose assurée, décor sobre mais raffiné (tasse de thé, fleurs, robe du soir). La position étendue du bras gauche et le regard légèrement tourné vers le spectateur suggèrent à la fois aisance et autorité. On peut noter aussi la jambe gauche « plantée » comme dans les représentations de familles royales ! Le portrait conjugue ainsi une intimité douce, par le cadre domestique et la gestuelle détendue, et une recherche de distinction ( le thé de l’ancienne pensionnaire anglaise). Il cherche à souligner la personnalité de la mère de l’artiste, plutôt que de livrer un portrait strictement mondain.
Il fallait ici à Mathilde dans cette oeuvre affirmer toute la dignité de sa chère «Moune». En effet si de toutes les traversées de sa Maman il restera à Mathilde un grand vent et une grande lumière intérieurs, son « illégitimité » (et son aura masquée de « fille du Roi ‘Égypte ») la mettront en difficulté avec certains membres «bien-pensants» de sa famille, que ce soit du côté rural (surtout quand artiste et célibataire elle habitera le quartier Pigalle ! Le Moulin Rouge !), ou du côté de la famille parisienne où Clémentine et Mathilde seront mises en marge par certaines personnes (l’artiste sera même parfois refoulée de la mémoire familiale !).
Mais Clémentine, forte femme, veuve, va gérer carrière et atelier de sa fille !