« Le Hanneton », jardin fleuri de Mathilde Delattre aux Andelys
(la correspondance de Mathilde Delattre citée sur cette page est ©famille Ledru-Tétin)

Le Grand Andely au début du 20è siècle.

Non loin, la gare que fréquentait régulièrement Mathilde Delattre (ligne Paris Saint Lazare / Saint-Pierre-du-Vauvray /Les Andelys), aujourd’hui reconvertie en commerce. L’autocar la déposait cependant plus près de chez elle. Ainsi en 1936: « Il y a 3 bons kilomètres de la gare au Hanneton, par le car il n’y en a que 2 ». Puis l’arrêt sera beaucoup plus proche: en 1942 « le car pour Paris part à côté d’ici le matin à 7h1/2 et arrive le soir à 7h1/2, à ma porte au Hanneton » !

Le Hanneton ! Le petit royaume est atteint, au quartier La Riviere du Grand Andely, et les fleurs l’accueillent (sa nièce, dans le jardin).

Mathilde Delattre y séjourne régulièrement avec sa mère et son frère, parfois son amie peintre Louise Leroy, et y reçoit sa famille (ici en 1937).


Ces deux petites aquarelles, issues de l’envoi par l’artiste d’un ensemble de quatre natures mortes Dans la cuisine à l’Union des femmes peintres et sculpteurs en 1935, nous donnent un aspect de la cuisine et de la salle à manger de la maison, donnant sur les couleurs du jardin fleuri.

Avant de peindre, la méditation s’impose.

Mathilde Delattre peignant dans un des recoins de son cher jardin, qu’elle entretient aux Andelys.


À gauche, Roses plein air, collection CNAP, 1932; à droite un exubérant rosier dans le parc du Hanneton, toujours bien présent dans les années 1970 (cliché famille Segrétain).
De 1936 jusqu’à la fin de la seconde guerre mondiale, dans son abondante correspondance avec sa famille roubaisienne, son jardin au « Hanneton » tient une place importante, sur le plan de la production artistique de ses « coins de jardin » d’abord, puis de plus en plus, avec sa situation financière devenant précaire et les restrictions de l’occupation, sur le plan strictement… alimentaire ! Cette correspondance est aussi un témoignage intéressant sur les restrictions alimentaires et les moyens d’y faire face aux Andelys durant l’occupation.
« Il y a tant tant à faire dans mon jardin » (1936) même si ses petits voisins l’ont aidée un peu, et de s’excuser pour « ce pâté causé par une pomme qui vient de haut tombée sur la tête- Il y en a beaucoup cette année des pommes- ». Elle est parfois désolée lors de ses retours de Paris (1937) de « trouver son jardin totalement abandonné, sans fleur, manque de parole » des gens qui devaient s’en occuper; mais un peu plus tard: « C’est en ce moment fou de beauté (…), je déjeune en ce moment sur la grande terrasse aux bambous », et « les asters qui ont des tons lunaires font devant ma chambre un rideau de rêve ». Mais encore : « par le haut la clôture est endommagée et les chasseurs entrent » !
La maison a ses dangers pour l’artiste intrépide de 67 ans: en octobre 1937, une chute de l’escalier du grenier va l’immobiliser plusieurs semaines… Et révéler vraisemblablement une pathologie rénale dont elle va désormais souffrir. Mais au retour de Paris, en avril 38:
« Il ne fait pas chaud, mais malgré cela c’est délicieux & si joli ! Les fleurs de pommiers et de mahonia donnent à l’air un parfum de Noël, la giroflée l’embaume aussi, & les primevères & les pâquerettes & les pervenches font ma joie, & si gai mon petit jardin ! »
En septembre 1939, à la déclaration de guerre, on voudrait qu’elle y héberge 9 réfugiés, mais elle souhaite garder la place pour accueillir sa famille du Nord si besoin. En octobre, elle commence le déménagement de son atelier parisien sur les Andelys, « et en fait d’art, je peins armoires, buffets, étagères etc… » ). Elle a l’électricité depuis quelques jours, « et cela va si bien à chaque pièce de ma petite maison, quel changement ! ». Au grenier, elle stocke 3 malles pleines de ses archives, « le tout catalogué »… Un trésor sans doute disparu… mais, qui sait…
Mai 1940… Son neveu de 17 ans Pierre Ledru débarque aux Andelys, venu en vélo depuis Roubaix, avec mission de passer son baccalauréat « là où il n’y aura pas d’Allemands… Il repart précipitamment le 8 juin, jour du bombardement de la ville… le bacc. ce sera à Montauban ! Le reste de la famille devait rejoindre les Andelys en train mais n’y parvint pas. En juillet 40 Mathilde écrit: « Les Andelys sont complètement anéantis »… mais La Rivière, et son Hanneton, ont été épargnés !
Sur le plan alimentaire, elle n’a alors aucune réserve, « si ce n’est quelques boites de nouilles »; en mai 41 « elle doit manger les pissenlits et les orties de son jardin », puis va progressivement devenir « gentlewoman farmer »: son cousin Lizot, du Petit Andely, lui donne une première ruche, vide pour l’instant. Après un séjour forcé de plusieurs mois à Paris, en raison de problèmes de santé, elle revient au Hanneton en mars 42: « le ravitaillement est ici bien plus difficile qu’à Paris & beaucoup plus maigre », il faut qu’elle s’organise ! Les réserves qu’elle avait constitué ont été attaquées par les rats ou ont été abimés par le gel (haricots pour la semence, pommes de terre, carottes, navets, rutabagas, bettes, choux de Bruxelles, etc. « tout cela en marmelade ». Allez, elle doit s’occuper de son jardin, et elle doit peindre ! Des amies viennent séjourner, moyennant un « petit loyer » qui la dépanne bien.
Octobre 42 , la production s’améliore: « Aux Andelys, je n’ai ni un œuf, ni plus de beurre qu’en donnent les tickets, mais j’ai une crème épaisse sur mon litre de lait quotidien qui remplace l’un et l’autre »; elle fait faire des friches à mi-côte pour avoir plus de place l’an prochain pour les pommes de terre; quant aux pommes dont elle raffole, cette année déjà, « 1 tonne et demi de pommes ce fut prodigieux, (même si) on m’en a volé le tiers & beaucoup furent perdues, le terrain faisait une marmelade »). Et 6 Kgs de miel net apiculteur ! « L’an prochain on fera un nouvel essaim, ce qui me fera 3 ruches (…) 200 frs le Kg de miel cette année ! Je n’en ai gardé qu’une livre (vu ces prix fabuleux)(…) Voyez quelle propriété de rapport est la mienne ! » (ironique).
Juillet 43: « J’ai dû vous dire que j’avais une petite chèvre, elle a nom Linette, & ma Linette est adorable, seulement c’est très fort une chèvre, même petite (…) elle me fit tomber sur des marches en ruine, & sur un gros silex pointu je me suis abimé une jambe (…) ». Le zoo comporte aussi une dizaine de lapins. Des soucis de production aussi: « … sécheresse au jardin… des gamins me « gaulent » mes pommes… (…) Que de déboires vous attendent dans l’agriculture ». Elle a semé aussi du « soya ». Et puis, « mon jardin depuis avril a été bien bien beau, toujours admirablement fleuri, & dernièrement tout enguirlandé de roses, jamais je n’en ai eu autant et de très belles ».
Novembre 1943 : « Je vous écrit de ma petite galerie en plein soleil tamisé par un rideau de fleurs, volubilis & grands pétunias de toutes couleurs, polygonum encore en neige & de brillants géraniums […] je crois n’avoir jamais vu si doux & si bel automne […] cela avec les phlox & les capucines & les feuillages rouges de la vigne vierge & celui des vignes qui ne le sont plus, c’est un véritable enchantement (…) Mes légumes ont été réussis pour la première fois, sauf les haricots que les garennes m’ont mangés. J’ai plus de 150 Kgs de p. de terre, beaucoup de carottes, de poireaux, de bettes, de tétragone, des oignons, beaucoup de magnifiques salades, des choux, des navets. J’aurai beaucoup de topinambours. Mais malgré tout j’ai beaucoup de désordre dans mon jardin (…) ici (le ravitaillement) est au-dessous de tout; peu de miel cette année, 14 kg en 3 ruches, et puisque je suis de moitié avec l’apiculteur cela ne m’en fait que 7 Kgs (…) cela me fait quand-même un petit bénéfice, n’en gardant pour moi que 2 Kgs (…) (les pommes) c’est une passion et une grande ressource (crues, en compote, au four). Ayant eu un peu de grain, j’ai fait quelques pains, & je fais un peu de beurre avec mon lait quotidien, mais c’est ce qui me manque le plus, un peu de graisse ; à Paris j’en pouvais avoir un peu de temps en temps ; mais ici rien, il faudrait pour cela avoir à donner du tabac(…) À ma grande, grande joie je viens de recevoir du bois, chose rare & difficile, mais 2.700 frcs c’est effrayant. impôts doublés etc… (…) Ici le canon gronde souvent dans les environs et l’on entend le bruit sourd des bombes qui font trembler les vitres (…) (…) Ici de charbon il n’en est pas question, & on aurait du bois si on pouvait le transporter, je n’en ai plus que pour une huitaine de jours (…)

Sous les pommiers, huile sur toile, 44 cm x 63 cm.
Mathilde Delattre quitte son « Hanneton » en septembre 1949, pour finir ses jours dans une maison de retraite pour dames en région parisienne.

Le « Hanneton » vers 2022 (cliché famille Segrétain)

Que les berges de la Seine, au Petit Andely cette fois, non loin de chez la cousine Jane, sont… mathildiennes dans leurs tons !
(la correspondance de Mathilde Delattre citée sur cette page est ©famille Ledru-Tétin)